Pour se mettre belle

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Celles qui aiment les ambiances « lounge », épurées, aseptisées passeront leur chemin, ici on parle cash, y’a de la place, ou pas. Donc si tu veux, tu te poses là-bas et tu patientes. Et tu observes, et tu écoutes, et tu souris…

Rose enchaîne les déposes de gel semi-permanent, les manucures, les poses de vernis. Elle sourit avec les yeux derrière son masque. Elle est née dans la province de Zhejiang en Chine.

Dahlia s’affaire elle à la beauté des pieds des clientes, encore nombreuses ce dimanche. Le Parc des Buttes-Chaumont est gorgé de soleil et de touristes en short, et au bac de Dahlia on parle enfance à Livry-Gargan, rue Louis Jouvet, hall A6.

La théière partage une étagère avec la pile de serviettes blanches. Tout un tas d’objets en argent trônent au dessus des tubes de couleur. Karim et son collègue rivalisent de génie pour mettre en forme les brushings de ces dames. Le lisseur n’a pas le temps de refroidir.

Ici on cause et on cause beaucoup. Ici on fait tout, des cheveux, aux ongles, aux soins du corps. Edith sert le thé et propose les adresses des meilleures grillades, des foies et des salades de poivrons. On parle de ceux qui sont partis mais surtout de ceux qui sont sur le chemin du retour.

Ici ta fille peut rester assise à tes côtés et on est attentif à elle. Ici on t’appelle par ton prénom, on te tutoie mais on ne cherche pas à savoir qui tu es.

Ici c’est Paris, celui du 19ème arrondissement…

« C’était mieux avant ! » C’est quand qu’on devient de vieux cons ?

La nostalgie peut être caractérisée par plusieurs termes : par exemple « le bon vieux temps », ou bien encore « la belle époque ». La nostalgie évoque toujours un sentiment qui prétend que le passé était toujours mieux, plus agréable, et qui fait fi des données attestant que « le bon temps » n’était pas toujours si beau que cela, et en tout cas pas pour tout le monde…
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On se moquait gentiment de nos parents qui frétillaient en entendant quelques notes d’un « tube » ou disons celles d’une chanson en vogue alors qu’ils fêtaient leur vingtième anniversaire. Et là on se surprends à sourire en grimpant dans un taxi baigné des airs de Radio Nostalgie justement. On adoooore Michel Delpech, des oies sauvages à Laurette.
On traque sur le site auboncoin.fr les meubles, objets, accessoires « vintage ». On frôle l’hystérie à la vue du sac en cuir marron, le bon marron, aussi vintage et en bon état que possible, on est au bord du malaise vagal alors qu’on vient de rater les fauteuils en cuir dont on ne pouvait pas se passer, à la limite de l’orgasme à la livraison du bureau d’internat des années 1950.
« L’irréversible ou la nostalgie ». Le vieillissement représente un éloignement temporel. Bien sûr il y a dans la nostalgie sous toutes ses formes le regret de l’enfance. Les fins de dimanche après-midi à regarder Starsky et Hutch ou Franck, chasseur de fauves, parce qu’on était quand même bien calée dans le canapé au chaud, entre sa soeur et son frère, et ses deux parents étaient là, bien en vie.
On ne s’extasie pas devant la qualité de l’opus Boys, boys, boys de Sabrina, ça nous rappelle en fait 1987 et nos efforts pour maitriser la langue de Goethe… La DDR existait encore…
Période bénit de nos années d’enfance, où on ne se souciait pas de son capital soleil et jouait sur les plages avec les bidons et autres « plastiques » vomit par la mer sur le littoral, durant lesquelles les tomates avaient un « vrai » goût de tomate, et le poulet se libérait lui de ses hormones à la cuisson.
Période bénit de l’enfance où on ne nous adressait plus la parole parce qu’on jouait avec les « portos » dans la cour de l’école (pire encore s’il s’agissait de « celle de l’Ile de la Réunion »…)
Années collège où on ne dormait pas la nuit avec le visage d’Omaira Sanchez emprisonnée pendant trois jours et trois nuits dans l’eau, entre des blocs de béton et autres débris, agonisant sous l’oeil des caméras, après l’éruption du volcan Nevado del Ruiz en Colombie. Années idylliques où la radio annonçait la défenestration le 14 novembre 1983 d’Habib Grimzi du train Bordeaux-Vintimille, après avoir été battu à mort par trois jeunes candidats à la Légion étrangère, où les municipales de 1983 c’était Dreux, où l’un de ses oncles se vantait de son adhésion au FN et entrainait son berger allemand dans les caves de Boissy Saint Léger.
On se souvient avec bonheur et délectation de ses années de militantisme étudiant. Douce époque où on n’avait pas un rond, on vivait dans 9 m2, on affichait 42 kilos sur la balance. On arrachait des affiches de l’Oeuvre Française collées avec du verre pilé, se faisait courser par les mêmes à travers le campus. On gagnait plus d’élections étudiantes que d’UV (Unités de Valeurs) mais qu’est ce qu’on rigolait. On connaissait ses premiers grands amours et des amitiés que les années n’ont pas émoussées. Et tout ça à Poitiers !
Ah ces années de jeunesse, de teint frais, de dents parfaitement blanches, où on découvrait Paris. Paris, octobre 1994, Cleews Vellay mourrait du sida à l’âge de 30 ans. Plus de 500 personnes accompagnait son cercueil de la rue Keller jusqu’au cimétière du Père Lachaise.
Le « bon vieux temps » ce n’est peut être pas ici et maintenant, mais pour faire bien une petite citation de Jacques Stern : « Nous avons tendance à oublier pourquoi on appelle cela “le bon vieux temps” ; le temps était vieux, pas nous« .