Ida

Tous petits

Il y a soixante-dix ans, Ida, qui s’appelle alors Fensterszab, française, de parents juifs polonais, a quatorze ans lorsque le 31 janvier 1944, trois gendarmes viennent l’arrêter dans le petit village de Lié, dans les Deux-Sèvres. Ses parents avaient préféré l’y laisser pour la protéger des rigueurs de la guerre. En 1940, il n’était pas encore question de persécutions anti-juives. Quel danger représentait cette enfant juive pour qu’on dépêchât trois représentants de la force publique afin de l’arrêter ? Comme d’autres, elle se retrouve à Drancy, persuadée qu’elle retrouvera sa mère. Elle s’accroche à cet espoir, comme d’autres, leurrés, et convaincus de l’existence de camps de travail familiaux… Mais Mme Fensterszab, arrêtée le 16 juillet 1942 lors de l’opération « Vent printanier » n’est plus. Ses cendres ont été emportées par le vent de la Silésie. Ida raconte le voyage en wagon plombé, la promiscuité, l’impérieuse nécessité de se soulager devant les autres, l’humiliation, dès le début, de ce transport d’êtres humains parqués comme des bêtes. Convoi du 10 février 1944 : 1500 personnes dont 295 enfants, la plus âgée ayant dix-huit ans et la plus jeune… dix-neuf jours. Arrivée en plein hiver, dans la neige. Les rails n’ont pas encore été allongés pour qu’ils permettent aux convois de déposer les Juifs dans le camp de Birkenau, le plus près possible des crématoires. Alors, il faut marcher dans la neige. Normalement, Ida n’aurait pas dû entrer dans le camp. Trop jeune. Bonne pour le gaz, à cause de la nécessité de mettre systématiquement à mort les enfants juifs. Mais sa coiffure en hauteur (idée de sa mère au printemps 1942), ses joues rebondies la font paraître plus âgée. Elle passe. Toujours habitée par l’espoir de retrouver cette mère aimée, mais qui est au Himmelkommando, le kommando du ciel. Elle l’apprendra, plus tard. Après, passage au sauna ; le déshabillage, humiliant ; la tonte, humiliante ; le tatouage, humiliant, qui la dépouille de son nom et fait d’elle le matricule 75 360 : fünf und siebzig tausend drei hundertsechzig. Chapitre après chapitre, simplement, elle raconte : la baraque, les chefs de block, l’appel, les kommandos, qui vous tuent (les marais, les pierres) ou vous préservent (le Kanada, l’usine), les sélections, dont on n’est jamais à l’abri. Dans cet enfer permanent, la chance, l’espoir, la volonté, le moral insufflés par les autres aident à tenir. Le courage, l’insolence de la jeunesse pour braver les interdits et aller se laver en pleine nuit, à l’eau glacée. Un peu d’hygiène pour rester digne et tenter de se préserver des maladies. Quelques boutons, la gale, une mauvaise allure mènent vite « au gaz »… Le père d’Ida est déporté le 31 juillet 1944, alors que le débarquement a déjà eu lieu. Le camp le sait grâce aux nouvelles arrivées. Elle ne reverra pas son père. Elle survit à la marche de la mort, qui décime la moitié des déportés que les nazis évacuent du camp. Arrivée à Ravensbrück, puis à Neustadtglewe, Ida est aux portes de la mort. Ses pieds ont gelé pendant la marche de la mort, elle a contracté le typhus. Elle raconte avec émotion comment une Polonaise, Wanda, qu’elle essaiera de retrouver après la guerre, lui sauva la vie. Ida, libérée par les soldats alliés, est rapatriée en France, où elle ne retrouve que son frère. Que faire, comme les autres adolescents dont la vie fut saccagée par la déportation ? Réapprendre à vivre. Après Auschwitz mais avec Auschwitz. Mais aussi parler. Mettre des mots sur l’inimaginable pour le rendre dicible. Raconter la mort, le courage et les rébellions face à la barbarie. Comme d’autres déportées, dont Suzanne Birnbaum, qui avait témoigné en 1945 dans un livre réédité par l’amicale d’Auschwitz, avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah (Une Française juive est revenue), Ida raconte la révolte du Sonderkommando et l’évasion, puis la reprise et l’assassinat de Mala, une jeune juive belge. Cela aussi fut. Parler, raconter, jamais le témoignage ne manqua. Mais les oreilles ne purent ou ne voulurent pas entendre. Comme auparavant des yeux ne voulurent pas voir, des consciences ne pas savoir. La chape de silence s’abattit plusieurs décennies durant, la France ne voulant pas se souvenir du destin des déportés raciaux pendant qu’on fêtait les résistants à la descente des trains. On s’occupa des Juifs survivants mais dans un certain malaise car leur présence représentait le souvenir de Vichy. Ce qu’on voulait oublier, dans l’euphorie d’une France présentée comme tout entière combattante. Il y eut heureusement une solidarité entre déportées juives et déportées résistantes, avant et après le camp.

En mai 1945, c’est en brouette que les soldats soviétiques l’évacuent vers un hôpital militaire. Rapatriée au Bourget en avion, elle apprend que son père, déporté mi-1944, ne reviendra pas.

« J’ai su toute petite ce qu’étaient les pogroms », raconte Ida Grinspan, née Fensterszab, à qui son père, modeste tailleur, « faisait souvent remarquer la chance [qu’elle avait] de vivre en France ». Déportée en 1944 à Birkenau, Ida Grinspan s’est « libérée » par la plume en publiant J’ai pas pleuré, en 2002, écrit avec Bertrand Poirot-Delpech (Robert Laffont). A l’initiative de Sylvie Hennet, Professeur d’Histoire au Collège Claude Chappe, Ida, enfant du 19ème, est venue en voisine, raconter aux élèves du collège son histoire.

Ida_Grinspan

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